“Du côté des petites filles”

Il y a quelques jours, je terminais un essai datant de 1973 sur “L’influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôle féminin dans la petite enfance“. Bien que dépassé sur plusieurs points puisqu’écrit il y a 43 ans, les réflexions faites au long de ces 255 pages sont passionnantes, et édifiantes.

Son auteure, Elena Gianini Belotti, est italienne, née en 1929, elle est pédagogue et auteure féministe. Elle dirige le Centro Nascita Montessori de sa création en 1960 jusque dans les années 1980. Sa biographie s’arrêtera ici puisque je n’ai pas trouvé d’autres informations sur cette dame…

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Cet essai commence par la grossesse, les premiers mois de l’enfant, la petite enfance, nous amène dans le monde des jeux, jouets et littérature enfantine pour s’achever sur les institutions scolaires. Si beaucoup de choses ont changé, en bien, par rapport à ce qu’elle analyse : les figures féminines dans la littérature et le cinéma pour enfant, la masculinisation du métier de maîtresse, le rapport à l’enfant, à son individualité et aux rôles qui lui sont donnés, je me suis rendue de compte que beaucoup de choses étaient finalement ancrées dans notre inconscient collectif. Que les choses que nous faisons ou que nous pensons ne seraient pas de l’inné mais bien de l’acquis, perpétué par nos parents et toutes les personnes ou institutions côtoyées ainsi que sans même qu’ils s’en rendent compte, et que nous perpétuons sans l’analyser. Cela va des expressions toutes faites comme “garçon manqué”, a notre rapport aux enfants et à leurs comportements.

La grossesse

Si aujourd’hui nous pouvons connaître le sexe de l’enfant grâce aux échographies (sans dec’ !), les croyances sont moins prises au sérieux mais demeurent. L’auteure, dans son premier chapitre, analyse les prédictions de monsieur et madame tout le m

onde, en fonction de la forme du ventre ou de l’état de la future maman : ventre haut et en avant, forme pendant la grossesse, battements rapides du cœur du fœtus signifient qu’elle est attend un garçon. Ventre rond, lourd, autour de la taille, femme qui enlaidit (à l’époque on était sympa), battements lents du cœur du fœtus, la femme attend une fille.

Ces prédictions poussaient jusqu’à l’accouchement. Un accouchement rapide est facile était pour les garçons, un accouchement long et pénible pour filles.

Les premiers mois

Dans ses premiers mois, le sexe du garçon reçoit différent surnoms, sobriquets, sa virilité est montrée, son pénis et signe de puissance, on en est fier. La petite fille est au contraire rapidement changée, son sexe est caché, on n’en fait pas l’éloge et il ne reçoit que peu de surnoms voire pas. Elle apprend la pudeur dès ses premiers mois.

La petite enfance

Pendant leur première année, la différence entre les filles et les garçons est quasi inexistante, ils explorent, testent, crient, cassent, rient. Puis les petites filles deviennent majoritairement plus sages, serviables, aident à la cuisine, au ménage. Les petits garçons deviennent casses-cou, inventent des jeux, des histoires, sont dehors et n’ont que faire des travaux ménagers.

D’où viennent ces différences nommées par l’auteure ? Sont-elles encore vraies aujourd’hui ? Empêchons-nous les petites filles à se salir, à grimper aux arbres ? Poussons-nous les petits garçons à aller explorer, à sortir, à expérimenter ?

Pour mieux comprendre ce qui est dit dans les pages du livre concernant la petite enfance, voici une analyse que je ne pourrais mieux livrer :

“Exemples à l’appui, l’auteur dénonce une répression massive, directe, impitoyable, maximale entre deux et trois ans. Avec sa fille, la mère sera tôt exigeante, voudra s’imposer immédiatement et sera moins indulgente. Ensuite, le recours au balai en fera des femmes proprettes, les poupées de bonnes et tendres mères. La frustration est de tous les instants, car plutôt que combative, loyale, indépendante, on la préfère conformiste, timide, hypocrite. C’est un encouragement au semblant, à l’apprentissage forcé de la mascarade, au calcul entre l’avantage qu’elle a à se soumettre ou à se rebeller. Et le carcan rigide, qui passe pour être la féminité, va transformer une petite débordante d’énergie, d’amour et de richesse en une créature appauvrie, incapable, implorante et gracieuse, domptée, victime innocente d’un idéal stéréotypé, dirigeant peu à peu son agressivité contre elle-même.”*

La violence

Toujours selon l’auteure, les petits garçons sont encouragés à se défendre, à rendre coup pour coup, à ne jamais être victime quitte à être bourreau. Les petites filles sont poussées à subir, à demander de l’aide, à être “moins ennuyeuses”. Selon John Dollard**, la frustration entraîne l’agressivité. Les petites filles, alors plus frustrées que les petits garçons, dans l’expression de cette frustration mais aussi de leur agressivité, et dans la réalisation de leurs envies, redirigent cette agressivité contre elles-mêmes, elles développeraient également une agressivité verbale, des “réactions somatiques négatives” : inhibition, stéréotypes, perfectionnisme anxieux et ambivalence. Ainsi, la médisance, le goût pour les ragots prêtés aux femmes adultes seraient une violence dirigée vers elles-mêmes, vers les autres femmes, à contrario des hommes dont la vie est assez remplie et intéressante pour ne pas s’adonner à ces exercices ennuyeux et destructeurs.

La littérature, le cinéma pour enfant

En 1973, Elena Gianini Belotti fait une constat sans appel sur la littérature pour les petits. Son résumé du Petit Chaperon Rouge est très tranchant puisqu’elle résume l’histoire “d’une fillette à la limite de la débilité mentale, qui est envoyée par une mère irresponsable à travers des bois infestés de loups pour apporter à sa grand-mère malade un panier bourré de galettes. Avec de telles déterminations, sa fin ne surprend guère. Mais tant d’étourderies, qu’on aurait jamais pu attribuer à un garçon, repose entièrement sur la certitude qu’il y a toujours à l’endroit et au moment voulu un chasseur courageux et efficace prêt à sauver du loup la grand-mère et la petite fille”.

Nous pouvons aussi parler des Disney :

  • Cendrillon : l’exemple même de la servitude volontaire, qui ne pourra échapper à 3 connasses que par l’intervention d’une fée auprès de laquelle elle a pas mal chouiné et d’un Prince (riche / beau) qu’elle ne connait pas, mais qui peut la sauver, ben voyons.
  • La Belle au bois dormant : je ne sais pas si c’est pas la princesse la plus abrutie de tous les Disney ! La nana on lui dit de ne pas toucher à UN truc et BIM elle le touche, elle s’endort, elle se fait réveiller par un baiser donné par un illustre inconnu (agression) dont elle tombe amoureuse (sérieux ?!)
  • Blanche-Neige : déjà le nom (#gratuité).. Là pareil la nana elle sait qu’elle est menacée et elle bouffe quand même la pomme, puis elle est recueillie par 7 nains et devient bobonne.. Et après je crois bien qu’elle est sauvée par un Prince non ?

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Alors ok, grâce à R. du blog Le ciel, le féminisme et ta mère, j’ai bien vu qu’il fallait remettre ces princesses dans le contexte historique dans lequel elles ont été créées, à savoir entre 1937 et 1959 donc avant les premiers mouvements féministes. Mais elle explique aussi très bien que les héroïnes suivantes sont rebelles.. un temps.

Sinon, si vous aimez bitcher sur les princesses comme j’adore le faire, vous pouvez lire le top 8 des héroïnes Disney les plus connes. C’est gratuit mais c’est drôle.

BREF, tout ça pour dire que le modèle donné aux petites filles, mais du coup aussi aux petits garçons est un peu cadeau.. Et si les rôles donnés à ces personnages suivent les mouvements et évoluent avec les modes de pensées, on est encore loin de la princesse vraiment féministe ou juste vraiment fille, à savoir : être ce qu’elle veut, vraiment et dans la durée, comme un garçon..

Petites filles envieuses, petits garçons libres

Loin d’être une experte de la psychanalyse de Freud (qui aurait quand même sacrément dû en suivre une lui-même, mais ce n’est que mon avis), une chose me chiffonne grandement : “l’envie du pénis“. Les petites filles seraient envieuse du pénis des garçons. Pensant dans les premiers temps que l’absence de pénis serait quelque chose de purement personnel, elle en voudrait à sa mère. Puis se rendant compte que cette absence touche quand même une bonne partie de la population (les femmes quoi), elle en viendrait à aduler le sexe masculin et à mépriser les représentantes du “sexe faible”, dont elle… Donc soit j’ai raté des infos dans mes recherches, soit je comprends de travers, soit c’est une théorie complétement conne. Les petites filles auraient conscience qu’il leur manque un élément et l’envierait. Mais si elles sont envieuses comme ça, est-ce parce qu’elle n’ont pas le droit de faire ce que les petits garçons ont le droit de faire ? A savoir être libres d’explorer la vie pour se forger, sans véritables contraintes sociales ?

Sylvie Vartan chantait dans Comme un garçon : « Comme un garçon je porte un blouson, comme un garçon moi je suis têtue, comme un garçon moi j’ai ma moto, comme un garçon je fais du rodéo, comme un garçon je n’ai peur de rien », La chanson s’achève sur « pourtant je ne suis qu’une fille »… Oui c’est une chanson, mais c’est effectivement symptomatique de l’idée que l’on se fait des “trucs de garçons” et des “trucs de filles”.

De plus, et c’est encore une fois très justement analysé par Anne Meunier: “En prétendant que l’envie de pénis est un élément de la psychologie féminine qui s’enracine dans la différence anatomique des sexes, la psychanalyse prendrait un point de vue masculin : seraient authentiquement des femmes celles qui acceptent de gaieté de cœur leur inférieure condition. Le parti pris culturaliste tend à réduire la problématique des identifications aux résultats obtenus par une pression extérieure qui dicte, selon le sexe biologique, un sexe identitaire. Si se comporter d’une façon dite masculine ou féminine ne relève que d’une conformité à l’anatomie ou d’une convention – convention tôt induite, imposée, qui réduit le masculin à l’actif agressif et le féminin au passif –, c’est rabattre, dans une polarité simpliste, la construction subjective qui vient suppléer à ce qui ne peut se dire.”

Genre des métiers et expressions courantes

Éloignons-nous deux secondes de l’essai pour parler du genre des métiers et des expressions courantes :

Métiers uniquement masculins (dans leur nom) : maître (pour appeler un.e avocat.e) – médecin – ouvrier – pompier – plombier – charpentier – menuisier – soudeur – …

Métiers uniquement féminins (dans leur nom) : sage-femme – femme de ménage -…

Féminisation automatique : une baby-sitter – une assistante – caissière – assistante sociale – …

Masculinisation automatique : agent de sécurité – ingénieur – …

Et je dois en oublier un paquet.

Donc quand on regarde ces métiers, c’est tout à fait fou mais les métiers au féminin ou féminisés sont en rapport avec la maternité, le service, l’écoute, le ménage et les métiers masculins ou masculinisés sont en rapport avec la force, les travaux manuels ou le pouvoir… Comme de par hasard..

Les deux expressions qui me bloquent mais que j’utilise moi-même parfois si je ne fais pas attention (mais qui me hérissent quand je les entends) : efféminé et garçon manqué. Efféminé est toujours utilisé de manière péjorative ! Un garçon efféminé est un garçon qui n’est pas viril, qui ne montre pas (ou n’a pas) de poils, qui n’a pas de grosse voix, qui a des manières délicates, qui ne se bat pas ! C’est aussi discriminant pour les garçons que pour les filles ! D’un côté on rabaisse ou moque un garçon à cause d’n comportement qui ne colle pas avec son sexe, de l’autre on colle une manière d’être aux filles.. Ce qui nous amène au garçon manqué. Manqué en quoi ? Parce qu’une fille joue au foot, ne met pas de jupes, se bat, est casse-cou, alors elle est un garçon manqué ? Parce qu’elle ne répond pas au comportement stéréotypé de son sexe elle sort de sa case de “vraie petite fille” pour entrer dans celle de “garçon manqué”, dont tout le monde espère qu’elle se rangera un jour dans la bonne et qu’elle deviendra un peu plus féminine (entendre se maquiller et porter des jupes en parlant doucement).

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Et nous pouvons continuer comme ça pendant des heures, avec ce que les femmes “doivent” faire pour être acceptables ou pour s’accepter : se maquiller, s’épiler, porter des talons, se coiffer, en somme “souffrir pour être belle” quand les hommes sont beaux naturellement avec leur odeur de mâle, leurs poils et leurs cheveux grisonnants.

 

L’essai d’Elena est certes dépassé sur beaucoup de sujets mais il est bon de se rappeler, si on le veut, que le comportement sexué n’est pas inné mais bien acquis et induits par nos injonctions, le modèle donné, l’école, la lecture, l’environnement. Et attention, aimer faire la cuisine, le ménage, s’occuper de ses gamins et aller chez le coiffeur ne veut pas dire que l’on est connes. Aimer tout cela quand c’est un véritable choix et non pas parce que c’est ce que l’on attend de nous est tout à fait louable. R. encore une fois conclut très justement son article Les princesses Disney sont-elles les ennemies du féminisme ? : “Rêver à l’occasion de porter de belles robes, d’avoir des cheveux incroyablement soyeux, de chanter comme une déesse et d’avoir la vie facile « pour toujours » n’a jamais fait de mal à personne et ne fait certainement pas de vous une mauvaise féministe (enfin, j’espère…).”

Sources

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